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(FR) Leonardo en XIII tableaux

Ewa Sonnenberg

Leonardo en XIII tableaux*

Leonardo I (artiste)

Il n’était pas un artiste, il était un libre-penseur. L’art désire et rejette, parfois aussi dérange. Le passager de mille nuits blanches; elles réveillaient en lui un génie fatigué, un nain malchanceux avec un visage inconnu. La marche vers la lumière affreuse et étrangère du jour, la seule propriété des contemporains, absente dans l’alchimie raffinée des peintures. L’artisan ou l’artiste? Les princes se demandaient en suggérant qu’il serait bien de finir ce qu’on a commencé. La peinture est un prétexte, quelque chose de conventionnel, un signe vague de ce qui remplissait le maître, une certaine possibilité de passer l’inexprimable en fraude. Faire voir sa présence, créer la surface, animer le toucher en justifiant les lois de l’imagination et de l’esprit. Dans un moment, les justifications sont humiliantes. Temps, dévoreur des choses. « Moi » lui prend tant de temps. Avec ses mains dans ses poches, il s’amuse immoralement avec le talent: il le taquine, méprise, simule de ne pas y tenir. Il n’aime pas travailler. L’art n’est pas le travail, il est l’absence, l’acte de l’isolement et du départ. De soi-même aussi, surtout de soi-même. Il s’en va, diminue dans l’allée des arbustes coupés géométriquement. Se tu sarai solo, tu sarai tutto tuo. Il guigne le jardin, il dérobe, comme un gamin, la biologie de la nature morte, il regarde avec défiance ce que les autres ont pris pour une évidence, il doute en authenticité. Le peintre est égal aux dieux – il présente les conceptions du monde, il apprivoise des lieux: « je l’ai déjà vu un jour », il essaye de trouver le mot de l’énigme de la mémoire cachée derrière le dos de la Madone. Elle, stupide et inconsciente, sourit naïvement; il a dit qu’elle était la plus belle comme cela.

Leonardo II (naissance)

Au début, Dieu a créé le paysage et un instant plus tard – Leonardo. Il m’était étrangement proche. Je l’ai connu. L’amour ingrat d’un enfant à un maître, de « non-femme » à « non-homme ». La prière d’un enfant à un vieil artiste ennuyeux, sentant la térébenthine et l’ail. Comme c’est drôle, toi et ta petite fille. La vérité est la fille du temps. Sans elle, il n’y aurait pas de sfumato. Quelque chose de plus, voilé: ton secret non exprimé. Le printemps, l’enfance. La taquinerie anonyme dedans, toujours la même, jette les regards provocants vers les garçons ignoblement jeunes, misérablement innocents. Décolorée au soleil comme une toile mal imprégnée, chétive et pâle, court après toi, marche sur tes talons. Tant d’inspiration dans une âme chétive! Elle te regarde peindre des heures entières, elle accompagne avec son regard la toile prête sur les murs des musées, elle regarde des heures entières les albums lourds et incommodes, elle court à ta rencontre. Et toi, en la voyant, tu commences à courir aussi et vous courez comme cela l’un vers l’autre pendant les centaines de milliers d’années. Peut-être qu’un jour vous matérialiserez cette poursuite en toucher. Le peintre et son futur mineur et lointain. L’enfance qu’il aimait le plus.

Leonardo III (cinquecento)

En regardant le même soleil que lui, il a apprivoisé un lézard. Il lui a fait des ailes de la peau d’un autre lézard et a attaché la mixture du mercure – ainsi, les ailes palpitaient en bougeant. Une vraie révélation. Il lui a fait les yeux, la barbe et les cornes. Quand il avait envie de s’échapper, il le fermait dans une boîte. Je ne sais pas ce que c’était cette boîte: une prison ou un abri sûr. La fraîcheur de ton atelier dérange. Le lézard fend les coins les plus obscurs de l’âme de Leonardo, il le saisit à l’entracte entre une incarnation et l’autre. Le maître dit qu’il lui porte bonheur car il sait qui il n’est pas, qui il ne doit pas être. Le philosophe, le peintre, le musicien, le sculpteur, le poète, l’architecte, le découvreur, le mathématicien, le mécanicien, le géologue, l’anatomiste, le botaniste, le propriétaire d’un lézard. L’universalisme. Est-ce que je dois l’épeler? Le contemporain de Christophe Colomb n’a pas l’Amérique dans sa tête – il porte tous les continents terrestres en soi, il cite tous les paysages de mémoire. Il pressent. Il nomme par intuition. Il renouvelle les idées de la peinture. L’ensemble de règles comment présenter: celui qui est désespéré, celui qui est fâché, celui qui parle devant plusieurs personnes, l’envie, la jouissance, la douleur et beaucoup d’autres. La surface de la toile est raboteuse comme le corps d’un lézard: pleine de crevasses et de fissures à travers lesquelles l’haleine des siècles appâte le spectateur. L’image est la congélation d’un geste; le maître fera craquer ses doigts (bien qu’il n’ait jamais fait) et le théâtre commencera.

Leonardo IV (dolce)

Irréfléchi comme toujours, il traîne dans les jardins royaux et papote sur tous les sujets possibles. Ce qu’il aime le plus c’est de parler sur les jeunes hommes. Il me décrit, avec précision académique, à quoi consiste la beauté du corps. En se servant de la langue médicale, il les déshabille et essaye de trouver une formule de l’harmonie. Il fouille dans leurs squelettes, comme s’il plongeait ses mains dans la source des idées pures, il fouille nerveusement, de plus en plus profondément, en suivant trompeusement le centre de la beauté, la description exacte de la structure de l’esprit et de la chair. Il partage le fruit interdit, l’objet du désir, en parties. Il mène la dissection sur les victimes de la beauté, il morcelle leurs membres comme s’il avait peur qu’il n’y aurait pas assez pour tout le monde. Marcantonio della Torre! Est-ce que cela signifie quelque chose pour toi? Il recompte assidûment la somme dorée de l’idéal, il la partage en parties égales pour lui-même et pour les toiles, il compose les définitions immortelles. Il théorise. Il prouve que l’art est le savoir. Nous ouvrons une porte bâtarde mystérieuse, nous marchons sur un cadran cassé (il bruisse comme la neige mouillée), nous entrons « plus loin ». Si on les cueille, les plantes ne sentent pas la douleur. Il ravage les prairies des fleurs: Myosotis sylvatica, Primula veris, Chamaemelum nobile, Vocia cracca, Papaver rhoeas, Cichorium intybus, et il compose les bouquets académiques. On peut s’étrangler de l’intensité de l’odeur. Leonardo aime l’odeur des herbes sauvages, l’odeur de la beauté libre. Elle n’est pas sujette aux règles de la subordination, à l’idée humaine, préparée par les soupirs exaltés des maîtresses des rois, des évêques et des princes.

Leonardo V (maniera moderna)

Giovannino, un visage fantastique, vit chez Sainte Catherine, à l’hôpital.

Cristofano da Castaglione vit à Pieta, il a une bonne tête.

Les esquisses rapides pour saisir la dispersion, transférer la qualité du mouvement sur un espace spécifique. Retenir. Attraper. L’âme est comme le vent, le reste n’est pas important, surtout la fin. Non finito. Il laisse la fin aux mortels, le début appartient aux dieux. La création est une coutume divine. Une recette pour parfumer s’est trouvée entre les sonnets de Leonardo. Il a oublié d’utiliser le parfum pour la cène avant-dernière. Et c’est dommage! Ce peintre milanais N. N… (Il devrait perfectionner son coup de trait, il le fait pas assez à l’aise).

Leonardo VI (sexe)

  • Viens, on va se jeter dans ce précipice tous les deux.
  • Y-a-t-il quelque chose qui nous unit?
  • Le trigone du feu.

Le serment des hommes est difficile. Il doit être toujours, jusqu’à la fin, la preuve de la valeur des paroles. Les images? Les fenêtres grandes ouvertes de l’âme. Ils existent pour expliquer ce qui aura lieu après eux, ce qui est le plus important entre nous. Multiplier le fond en quotient sûr de la cause et de l’effet, cacher le piège « le maître - l’élève » et ne pas tomber de la révolution des planètes, appartenir, avoir la certitude devant les yeux, regarder avec supériorité la disparition suivante d’un semestre. Comme c’est indigne d’un homme, il me soufflera enchevêtré dans l’herbe. Il enlèvera ses gants avant la consommation. Nous les enlevons et nous accélérons nos doigts, nous attaquons les touffes les plus blanches du cou, nous écartons nos lèvres. Plonger la sensibilité en eux est presque comme créer un chef-d’œuvre, traverser la mer de la salive vivifiante à la nage, à l’autre rive du cadre.

  • N’es-tu plus ennuyée par ce portrait?
  • Non, pas encore, je voudrais y aller plusieurs fois et retourner, d’une rive à l’autre (après un laps de temps, je l’accrocherai au-dessus de mon lit).


Leonardo VII (akme)

Nous rions à haute voix d’une manière blasphématoire à haute voix comme pour cette région de l’éternité mais tout nous fait rire surtout ce qu’on a tant de temps libre qu’on ne doit rien faire deux enfants fous nous insultons la vie qu’elle est si ennuyeuse nous trompons le réalisme des hommes leur petites cervelles de moineau nous dérobons la douceur de la mélancolie nous nous enivrons de l’innocence peccable je ne veux pas être ce naïf qui suit docilement son destin nous découvrons un champ des boutons d’or large comme une haleine dommage que le corps embrasse aussi peu là où le corps finit le silence commence long comme des souterrains gardés par les pupilles enflammées des chiens ils guettent la nudité dérobée du paradis ils guettent l’esclavage triste des articles Leonardo du silence le triomphateur du mystère le créateur du sourire le plus il éloigne le plus il rapproche la nouveauté d’un premier silence la conscience on peut mieux entendre la cour étroite les bacs à sable les seaux les petites cuillères le petit râteau les inexactitudes le fait de manger son propre psychisme je ne me souviens pas des poupées. Cela me fait mal.

Leonardo VIII (la dame à l’hermine)

Maintenant je veux parler sur les tableaux, sur l’hermine qui s’est enfuie un après-midi pluvieux en 1485 de Cécile Gallerani et toute la cour milanaise s’est jetée pour la chercher. Cécile versait des larmes inestimables et bien aimées par Sforza. Une petite poupée toute belle, emprisonnée dans une image. Moi, je la pleurais aussi. Cancanons sur elle. J’aime parler des femmes avec toi, j’aime quand tu m’enseignes ce qui est le meilleur en elles, en traçant précisément le contour du cou, en touchant les commissures des lèvres avec la peinture longtemps, très longtemps, en s’arrêtant pour quelques jours sur la proportion des mains et des ongles et sur les recherches de la teinte convenable du poignet. Tu me décris encore plus précisément la magie des cheveux et des traits du visage; ils sont toujours si garçonniers, les copies vivantes de tes élèves gâtés. C’est la bouche qui dévoile la cruauté, torse avec un sourire collé étrangement de la honte ou de la gêne, avec ce visage vague, d’un garçon ou d’une fille. Tu n’as pas de pitié. Tu n’as pas fini ce sourire non plus. N’avais-tu pas assez d’affection? Peut-être que tu voulais crier? Et pourtant, tu as laissé le sourire, le symbole particulier des conformistes. Enragé pour la perte, tu as ajouté une goutte de faux et une goutte de déception. C’est un mélange bizarre.

Voilà! La première dame de la soirée. Tu me la passes à la main. Belladonna (attention, les propriétés toxiques). Bella donna! Bella bellissima! Tu incites à jouer à l’art. La nature morte avec l’original. Avec de telles dames, nous marchons dans les rues principales des capitales en puisant nonchalamment à leur beauté, nous proposons un repas commun, un bon film ou une soirée au théâtre. Nous nous demandons ce qui est meilleur: la copie ou l’original?

Leonardo IX (peinture)

Les chefs-d’œuvre ne tiennent pas à la fin mais la vie y tient. Il reproche à l’art qu’il n’était pas aimé. Il a animé un homme en lui donnant son ombre et l’homme ne l’en a pas récompensé. Mais comment aimer un génie? Il aime avec un amour inconnu sur la terre. Trop d’idées pour une seule vie, trop de matière pour une seule âme.

Leonardo X (enfance)

Il est dommage que cette petite chambre renferme trop peu de prés et que les promenades s’y limitent à la longueur des murs. Le compagnon de la thébaïde appelée l’enfance. Dans la biographie d’une petite fille de cinq ans, il soufflait l’ordre des découvertes, les genres différents des ravissements, la supériorité de l’irréel sur le réel. Il nous a gâtés d’un autre monde amplifié jusqu’aux limites des contes de belles fées et des rois honnêtes, il s’asseyait sur nos paupières avec étonnement, il dirigeait notre pensée. Mesure combien de soleils pourraient être inclus sur la ligne de sa révolution de vingt-quatre heures. Il fermait ses yeux sur la modernité: les H.L.M. affreux de réalisme socialiste, les tours et les gratte-ciel, les bâtiments destinés éventuellement aux prisons. Il ne prêtait aucune attention à ses parents, qu’ils lui dérangeaient dans cette rencontre secrète métaphysique. En méprisant leur présence, il saisissait en voyage mental (les rêves communs de vraies ailes). C’est drôle qu’il n’aime pas les avions, ils lui font penser à un incident tragique; depuis ce moment, il n’utilise pas l’azur. Il m’enseignait comment regarder le ciel, comment faire des prédictions et lire dans les nuages, comment rester l’enfant pour toujours. Ce ne sont que les peintures, les caprices d’un peintre, les jeux simples des représentations.

Leonardo XI (L. de vinci)

1452-1519, peintre italien, architecte, sculpteur, théoricien, technicien, explorateur de la nature et philosophe; un des plus grands artistes de la Renaissance; auteur des tableaux et des fresques religieux ainsi que des portraits de la composition et des proportions harmonieuses, du clair-obscur doux (sfumato); Dame à l’hermine (Musée National à Cracovie), Madone parmi les roches, la Dernière Cène, Sainte Anne Accompagnée de la Vierge Marie et de l’Enfant Jésus, Mona Lisa; inventions techniques et scientifiques; ouvrages théoriques; Traité sur la peinture.

Leonardo XII (section de l’art)

Il y a un étonnement dedans. L’homme n’est qu’un homme avec la quantité spécifique de la peau et la ration calculée du cœur, ramassé en boule des viscères il démontre la farce de l’art dessiné de la chair et des proportions: moi – les autres. Je ne sais pas qui était plutôt une petite fille. Un souffle délicat de vent te frappe de terreur. Tu avais peur de tout: de la voix élevée, des visages vieux, ridés. À la fin de ta vie, tu ne voulais pas te regarder dans un miroir; tu l’avais connu trop, tu savais quels tours il jouait. Tu as connu ces inventions diaboliques de changer le visage. En dépit d’elles, tu as peint ton autoportrait – la Gioconda mystérieuse afin de se regarder en elle comme dans un miroir. Tu voulais t’en aller avec son visage, imprimer pour toujours celui-ci avec lequel tu t’en allais. Tu avais peur des crépuscules – chacun était comme le sang arrivant des veines étrangères. Et seulement les couchers du soleil te sont restés:

Quand le soleil teinte les nuages à l’horizon en rose, les choses qui à cause de l’éloignement se sont couvertes du bleu prennent aussi la teinte rose. Un mélange du bleu et du rose est créé alors, donnant beaucoup de joie et de charme au paysage. Tous les objets illuminés par ce rose deviennent, s’ils sont d’une consistance compacte, bien visibles et rayonnent d’une manière rougeâtre. Comme l’air est transparent, il devient complètement imprégné de cette teinte rose; il prendra alors la couleur des fleurs du lilas.

Leonardo XIII

La Dernière Cène. Personne n’est arrivé. Dans cette boîte où fête la perspective, l’unité de lieu, d’action et de temps, tête-à-tête avec un acte final. Tu n’as pas réussi à faire une chose: peindre le visage au Christ. La vie rassemble les accessoires pendant 67 ans. Il devait marcher si longtemps pour se trouver sous un toit étranger au bout du monde. Les répliques sont courtes et faciles à retenir:

permettez de dormir à celui qui a vu

loin

permettez de peindre la saleté

à la couleur des draps

la voix sauve les consciences mi-endormies

le refrain par les âmes mal lavées

Wrocław, 21 IV 1996